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En résidence – Barbara Diabo : reconstruire des ponts
Photo credit : Thibault Carron
Photo credit : Thibault Carron
Philippe Couture - March 4, 2021

En résidence – Barbara Diabo : reconstruire des ponts

En 1907, la structure en construction du pont de Québec s’écroule. Trente-trois Mohawks de Kahnawake, dont l’arrière-grand-père de la chorégraphe Barbara Diabo, sont au nombre des victimes. En pleine création de son spectacle Sky Dancers, elle nous raconte comment, par la fusion de danses traditionnelles autochtones et de langages dansés contemporains, elle sonde les conséquences de ce tragique évènement.

 

Dans une salle de répétition de la Place des Arts, Barbara Diabo expérimente une solitude dont elle n’a pas l’habitude. Sa pièce a d’abord été conçue pour un grand groupe de danseurs, avec lesquels elle a beaucoup répété lors de résidences de création précédentes à Halifax et à Toronto. Elle se plaît à diriger les troupes. « Mais la COVID-19 m’a placée dans un état d’esprit plus contemplatif, et ce projet a aussi besoin de se développer en partie dans une certaine intimité, reconnaît-elle. À la Place des Arts, je travaille avec une toute petite équipe. »

 

Sur scène, elle incarnera en quelque sorte « l’esprit du pont de Québec » et jouera un rôle de narratrice, ses mots redonnant vie à trois époques. « J’ai récolté les récits de nombreuses familles touchées par ce drame en 1907, dont les cicatrices sont encore vives, explique la chorégraphe. En tant que narratrice, j’ouvrirai les portes de ces récits. On racontera d’abord la vie d’avant l’écroulement du pont, puis la tragédie en elle-même et, finalement, les échos de ce drame jusqu’à aujourd’hui. Je fais une danse-théâtre très narrative. Raconter une histoire, c’est ce qui me motive. »

 

 

Il était une fois...

 

L’arrière-grand-père de Barbara Diabo faisait partie des 76 monteurs de charpentes métalliques, dont 33 Mohawks de Kahnawake, qui ont péri le 29 août 1907, quand la partie sud du pont s’est effondrée à la fin de la journée de travail. « L’impact sur le village a été énorme, raconte la chorégraphe. Tout le monde a perdu quelqu’un. »

 

Elle a appris cette histoire assez tard dans sa vie. Pourtant, ce récit est aussi une source de fierté à Kahnawake, où l’on se souvient de la « bravoure de ces hommes » et de la force avec laquelle les femmes du village ont « pris les choses en main et ont continué à aller de l’avant », pour citer Barbara Diabo. Néanmoins, de nombreux enfants ont été arrachés à leurs familles et envoyés au pensionnat à la suite de l’évènement, et les descendants de ces travailleurs de l’acier racontent encore la blessure profonde alors infligée à la communauté.

 

 

« Je m’intéresse en particulier à l’impact de cette journée tragique sur les générations suivantes, explique Barbara Diabo. Cela a mené à une réorganisation du travail des hommes : plus jamais on n’a envoyé sur le même chantier autant d’ouvriers originaires du même village. » Pendant des décennies, les Mohawks de Kahnawake se sont ainsi fait connaître tant à New York qu’à Toronto et à Montréal, en tant que travailleurs rigoureux qui n’avaient peur de rien. « La résilience des femmes m’inspire aussi beaucoup », ajoute la chorégraphe.

 

Danse décloisonnée

 

Formée au ballet quand elle était jeune, puis rompue aux codes de la danse contemporaine, du hip-hop et des danses africaines, Barbara Diabo a intégré plus tard dans sa vie une pratique des danses traditionnelles mohawks, comme la « smoke dance ». « C’est une danse ancrée dans le bas du corps, où les pieds sont vraiment frétillants, c’est très athlétique », résume-t-elle.

 

Dans Sky Dancers, la « smoke dance » se combine à une gestuelle contemporaine et à des mouvements de break dance ainsi qu’à une danse du cerceau inspirée de celles que des Autochtones de diverses nations pratiquent dans les pow-wow. 

 

 

« Avec ce travail, je souhaite m’inscrire dans un mouvement de métissage et de dialogue. Il s’agit de travailler à façonner une meilleure compréhension entre les Autochtones et les Canadiens par le biais d’une danse qui fait dialoguer les langages chorégraphiques. Je veux aussi rappeler que, si cette relation a été mise à mal depuis 1907, elle a aussi souvent été harmonieuse. En quelque sorte, j’essaie de remettre métaphoriquement sur pied le pont qui s’est effondré. »

 

Une résidence en trois dimensions

 

 

Concrètement, ces cinq jours de résidence à la Place des Arts donnent à Barbara Diabo l’occasion d’expérimenter diverses approches chorégraphiques en solo, sous l’œil avisé d’une amie danseuse. « Je plonge dans des états émotifs prenants, dans ce contexte plus intime », constate la chorégraphe.

 

« Nous travaillons aussi la vidéo, précise-t-elle. Ce sera un spectacle très visuel, où je souhaite que la grandiloquence de la structure du pont paraisse à la fois magnifique et écrasante. Avec des effets de tridimensionnalité, nous jouerons sur les notions de grandeur et d’immersion. La résidence me permet de tester tout cela de manière intensive. »

 

 

Cinq jours, c’est vite passé. Barbara Diabo dit adorer l’intensité dans laquelle ce contexte la plonge. « Et c’est un tel bonheur d’être accueillie ici en tant qu’artiste autochtone. Les choses sont vraiment en train de s’améliorer au Québec, et les Premières Nations commencent à avoir la place qui leur revient dans le milieu artistique. Il y a encore du travail à faire, mais vraiment, quelque chose se passe. C’est génial ! »

 

La création de Sky Dancers se poursuit en 2021. La pièce sera présentée dès que possible, notamment à Toronto, où la première était prévue en mai 2020 et a été reportée en raison de la pandémie de COVID-19.

 

Le programme L'Art en soi, rendu possible grâce au soutien financier de la Fondation de la Place des Arts et ses partenaires, offre un appui aux artistes dans un but de faciliter la création et le déploiement d’œuvres originales. Les Résidences d'artistes procurent aux créateurs des conditions optimales d'exploration, d'expérimentation ou de production d'une œuvre, soit en salle de répétition ou de spectacle.

 

Crédit photo : Thibault Carron

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