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Les chanteurs de Lagrime di San Pietro : de la noirceur au sublime
Crédit photo : Tao Ruspoli et Marie Noorbergen
Philippe Couture - 17 mai 2019

Les chanteurs de Lagrime di San Pietro : de la noirceur au sublime

Faire partie du plus impressionnant ensemble choral en Amérique et chanter à l’unisson avec plus de 80 voix puissantes : voilà le privilège des chanteurs de la Los Angeles Master Chorale, qui prépare son passage à Montréal pour présenter le spectacle a capella Lagrime di San Pietro, de Roland de Lassus. Rencontre avec trois d’entre eux : Beth Peregrine, Luc Klein et Anna Schubert.

Beth Peregrine : engendrer la vie au son de la musique ancienne

Beth Peregrine

Le soir de la première représentation de Lagrime di San Pietro à Los Angeles, le ventre bien rond de Beth Peregrine ajoutait une dimension féconde au récit, ouvrant les remords de saint Pierre sur une perspective d’avenir et d’espoir. Chanter la douleur ressentie par l’apôtre après avoir renié Jésus était déjà une expérience profondément poétique pour la soprano originaire d’Australie, fortement éprise du répertoire biblique de la Renaissance. En y ajoutant une grossesse vécue en forte connexion avec ces mélodies, elle a fait l’expérience du pouvoir cathartique de cette œuvre à la puissance maximale. « Aujourd’hui, dit-elle, c’est encore cette musique qui arrive le mieux à calmer les plus féroces crises de larmes de mon bébé ! »

Crédit photo : Tao Ruspoli/Marie Noorbergen

Née dans une famille de musiciens, Beth Peregrine a découvert très jeune son amour des musiques anciennes. Déménagée aux États-Unis au début de sa vie adulte pour bénéficier de l’enseignement de plusieurs mentors californiens, elle a rapidement voulu intégrer la Los Angeles Master Chorale. « Je suis stimulée par le plaisir de chanter en chœur, d’appartenir à un si vibrant ensemble et de toucher à la fois à la force du collectif et à une pratique qui relève du sacré et du rituel », dit-elle.

 

Interpréter des pièces issues d’une grande variété de genres et de répertoires est aussi l’un de ses plaisirs, de même que la chance de collaborer avec des artistes aussi singuliers que Peter Sellars, metteur en scène de réputation mondiale qui ancre l’œuvre de Lassus dans une passionnante géographie des corps dans l’espace. « Il a une si profonde intelligence du texte, s’enthousiasme-t-elle. Son approche est étonnante pour des musiciens comme nous. Il s’intéresse certes à l’émotion dans nos voix, mais surtout à notre intime compréhension de la partition et des mots. »

 

Luc Kleiner : atteindre la transcendance en défiant les frontières

Luc Kleiner

Elle est bel et bien finie, l’époque où un chanteur lyrique se cantonnait aux récitals et aux opéras. Luc Kleiner, par exemple, prête sa sublime voix de baryton à la Los Angeles Master Chorale en plus de composer des pièces folk-punk et de s’engager dans des projets de pop orchestrale expérimentale. « Je suis un chanteur lyrique post-moderne, que voulez-vous ! », rigole l’artiste interdisciplinaire, connu pour son emblématique barbe touffue et son regard doux.

Crédit photo : Tao Ruspoli/Marie Noorbergen

Né en Californie, Luc Kleiner a pour ainsi dire grandi à côté du prestigieux ensemble choral, dont il a assisté à de nombreux concerts dès son plus jeune âge. À ses yeux, le chant choral a une dimension spirituelle. Dans le Los Angeles d’aujourd’hui, cette musique offre selon lui « un espace d’émulation collective et de sacré ». Unir sa voix à celle de se ses talentueux collègues dans une cohésion spectaculaire, souvent devant des foules à la densité tout aussi spectaculaire, voilà qui lui semble être « une conversation collective exceptionnelle ».

Crédit photo : Tao Ruspoli/Marie Noorbergen

Dans Lagrime di San Pietro, cet unisson sert selon lui à expier la colère et la souffrance dans un grand geste d’éclat et de beauté. « Peter Sellars approche de manière très viscérale cette musique ancienne, si sublime. Il nous demande en quelque sorte de nous traîner dans la boue avec l’apôtre, pour que la guérison et la résilience qui viennent ensuite soient encore plus puissantes. »

 

Anna Schubert : explorer de sombres pulsions

Anna Schubert

Également née dans une famille de musiciens, Anna Schubert a une connaissance érudite du répertoire de la Renaissance : héritage d’un papa universitaire qui s’est empressé de transmettre son savoir mélomane à sa fille, aujourd’hui soprano de réputation nationale et, accessoirement, chanteuse prêtant sa voix aux trames sonores des films X-Men. « C’est ça, vivre à Los Angeles ! », s’amuse-t-elle.

Crédit photo : Tao Ruspoli/Marie Noorbergen

« Le spectacle que nous donnons sous la direction de Peter Sellars me passionne parce qu’il réussit à sublimer un sentiment profondément laid, explique-t-elle. Explorer nos zones d’ombre et nos plus noires pulsions, ça a toujours été un rôle des grandes œuvres, et celle-ci y arrive de façon magistrale. » C’est notamment par la répétition de certaines séquences gestuelles et par l’insistance sur certains mots que la mise en scène produit un puissant effet corporel et une vigoureuse purgation des passions. « J’ai vraiment l’impression que nous avons inventé par là un langage scénique unique », conclut Anna Schubert.

Crédit photo : Tao Ruspoli/Marie Noorbergen

Lagrime di San Pietro, un spectacle de la Los Angeles Master Chorale, sera présenté le 30 janvier 2020 à la Maison symphonique de la Place des Arts.

 

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