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En résidence – Aurélie Pedron voit le monde avec d’autres yeux
Crédit photo : Thibault Carron
Crédit photo : Thibault Carron
Philippe Couture - 13 avril 2021

En résidence – Aurélie Pedron voit le monde avec d’autres yeux

« Quand on se soustrait à la vue, on voit paradoxalement le monde avec plus d’acuité. » Ainsi l’artiste Aurélie Pedron, en résidence à la Place des Arts en ce début avril 2021, résume-t-elle la grande question qui la passionne et qui habite son œuvre depuis 2013. Elle poursuit un travail d’installation et de performance réalisé avec des personnes non voyantes et axé sur la perception de notre réalité avec d’autres codes que ceux du regard, hors du diktat de l’image qui caractérise notre époque. 

 

Dans l’espace dépouillé d’une salle de répétition de la Place des Arts, Aurélie Pedron a réuni une artiste de la voix, trois interprètes aveugles, d’origines et de parcours divers, et trois interprètes professionnels en danse, qui constituent leurs partenaires et expérimentent avec elles un rapport différent à l’espace et à la relation avec l’autre. Le projet s’intitule Forêt, mais, pour l’instant, ce n’est ni un projet de spectacle ni même encore l’ébauche d’une installation ou d’une performance conçue pour être montrée au public. Les résidences artistiques de la Place des Arts permettent aussi cette approche de recherche pure, sans la pression d’aboutir concrètement à une œuvre. L’art a besoin de ces moments d’expérimentation libre, et Aurélie Pedron se sent choyée de pouvoir en profiter.

 

 

« En 2020 et 2021 particulièrement, dans un monde à l’arrêt en raison de la pandémie, je valorise vraiment cette idée de chercher sans produire, dit-elle. C’est précieux. On peut aller tellement plus loin quand on arrête de vouloir produire. J’y vois un parallèle avec le travail des chercheurs en physique. J’essaie de me mettre dans le même état : il s’agit de chercher, d’explorer l’inconnu, de se permettre de se tromper, d’être dans une forme d’abstraction qui ouvre des chemins inattendus. Si on ne se donne jamais le temps de faire ça, l’art ne se renouvelle plus. »

 

« En 2020 et 2021 particulièrement, dans un monde à l’arrêt en raison de la pandémie, je valorise vraiment cette idée de chercher sans produire. C’est précieux. »

 

La cécité, un monde de possibles

 

D’où vient le fait qu’une personne tout à fait voyante, comme Aurélie Pedron, se passionne à ce point pour l’expérience de la non-vision? « C’est une question à laquelle je n’ai pas de réponse univoque, répond-elle. Je sais en tout cas que j’ai été profondément insatisfaite de mes premières œuvres, qui étaient construites pour le regard. À l’époque, sans savoir pourquoi, elles me paraissaient incomplètes. J’ai vite cherché une autre posture. »

 

 

La rencontre d’une personne non voyante lui a par la suite ouvert tout un nouveau champ de pratique et lui a fait comprendre que le monde peut être perçu autrement. « Forcément, nos sociétés sont construites sur l’image, donc parfois sur des apparences trompeuses. Je ne veux pas me poser en juge condescendante de notre propension à l’image et catégoriser ce phénomène comme étant purement superficiel, car il ne l’est pas. Il répond à une réalité visible et objective qui me passionne aussi. Mais je m’intéresse à ce qui se cache derrière l’image, à ce qu’on trouve derrière la surface des choses. »

 

Pendant sa maîtrise de recherche-création, par exemple, Aurélie Pedron a exploré le concept de superposition d’un corps et d’une image virtuelle de ce même corps, y cherchant « une dimension non palpable de l’humain ». Puis, elle a façonné une œuvre dans laquelle les interprètes ou les spectateurs sont soustraits à la possibilité de voir avec leurs yeux et sont invités à comprendre le monde grâce à une expérience faisant appel à d’autres sens.

 

 

« Je m’intéresse à ce qui se cache derrière l’image, à ce qu’on trouve derrière la surface des choses. »

 

Que les spectateurs soient plongés dans l’invisible dans Entre (2013) ou qu’une poignée de personnes mises à l'aveugle baignent dans un même environnement d’écoute dans Antichambre (2019), elle cherche à créer un espace de sensibilité à ce qui n’est pas entièrement visible à l’œil nu. Le toucher, dans ces deux cas, devient une autre « forme de regard ».

 

Être profondément ensemble sans se voir

 

La situation sanitaire actuelle la pousse à abandonner le toucher pour aller encore plus loin dans ses explorations d’une relation empruntant des chemins corporels et sensoriels inédits.

 

Impossible de se toucher ou de se voir, mais la présence de plusieurs personnes dans l’espace n’a besoin ni de l’un ni de l’autre pour générer des liens. « On réapprend à s’écouter, constate Aurélie Pedron. On fait par exemple des mouvements de marche et d’arrêt dans l’espace, en essayant d’être synchrones, mais sans se voir. C’est fascinant de voir à quel point on est capables d’être ensemble sans se voir ou se toucher. Il est clair pour moi que, quand on se regarde avec nos yeux, on n’est pas dans une qualité d’écoute aussi profonde. »

 

 

Le défi est grand pour les interprètes voyants. Quant aux interprètes non voyants, ils sont aussi invités à abandonner leurs réflexes mentaux par rapport à l’espace dans lequel ils évoluent ou, en d’autres mots, à tenter de cesser de cartographier mentalement l’espace. « J’essaie de les inciter à arrêter d’être tout le temps aux aguets, pour laisser quelque chose de plus libre s’ouvrir en eux et pour trouver un nouvel espace d’abandon », explique la chorégraphe.

 

« On réapprend à s’écouter [...] Il est clair pour moi que, quand on se regarde avec nos yeux, on n’est pas dans une qualité d’écoute aussi profonde. »

 

Comme s’ils faisaient naître une « forme ludique de télépathie », les artistes réunis par Aurélie Pedron dansent sans se voir et, pourtant, arrivent à faire apparaître des images concordantes et des mouvements synchronisés. « Ne pas pouvoir se voir ni se toucher rend les choses perceptibles autrement. On peut ainsi se toucher d’autres manières, dans d’autres paradigmes, et c’est vraiment flyé », conclut l’artiste.

 

 

Le programme L'Art en soi, rendu possible grâce au soutien financier de la Fondation de la Place des Arts et ses partenaires, offre un appui aux artistes dans un but de faciliter la création et le déploiement d’œuvres originales. Les Résidences d'artistes procurent aux créateurs des conditions optimales d'exploration, d'expérimentation ou de production d'une œuvre, soit en salle de répétition ou de spectacle.

 

Crédit photo : Thibault Carron

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